LE NID FLEURI

Publié le par Françoise Andersen

 

 Dès notre arrivée au Danemark, en mai, je m'empresse toujours de sortir les meubles de jardin et d'aller acheter des plantes pour fleurir le jardin et la terrasse. Cette année, j'avais accroché, entre la porte et la fenêtre du petit chalet, qui nous sert de chambre d'amis, une corbeille dans laquelle j'avais planté des lobelias.

Pour les arroser plus facilement, je déposais parfois la corbeille sur le sol. Un jour, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, derrière les fleurs, un joli petit nid vide. Il semblait abandonné. J'avais entendu dire que chez certaines espèces d'oiseau, le mâle construit plusieurs nids et ensuite la femelle en choisit un. Peut-être que ce nid n'avait pas été choisi et je le regrettais.

 


Mais je me suis aperçue, peu après, qu'il n'était pas terminé. J'ai vu en effet arriver un oiseau tenant dans son bec -non pas un fromage comme le corbeau de la fable - mais une petite plume blanche. Il ne ressemblait à aucun des oiseaux qui fréquentent d'habitude le jardin.  J'ai donc cherché dans un guide de poche édité chez Nathan1 et qui permet d'identifier les oiseaux.  J'ai trouvé qu'il s'agissait d'un gobemouche gris. La photo et la description correspondaient parfaitement : "Dos brun grisâtre avec des raies longitudinales sombres. Il construit un nid de mousse, de feuilles, de morceaux d'écorce et de déchets, qu'il capitonne ensuite de plumes." Dans les caractéristiques, il y avait aussi le poids et la taille (14 cm et 18 g), mais je n'ai bien entendu pas pu vérifier !

J'ai décidé de ne plus toucher à la corbeille, même si mes fleurs allaient flétrir, et de me contenter de prendre des photos en tenant mon appareil à bout de bras au-dessus du nid. En effet celui-ci était trop haut pour que je puisse voir l'intérieur. Chaque jour je photographiais ainsi le nid pour voir si l'oiseau était venu y pondre des oeufs. Ce que j'attendais avec impatience est enfin arrivé : il y avait un oeuf vert clair tacheté de marron.


Je pensais qu'il allait bientôt être couvé, mais plusieurs jours ont passé et le nid restait inhabité. Ensuite un deuxième oeuf est venu s'ajouter au premier. Comme les nuits étaient très fraîches, je pensais que ces pauvres oeufs orphelins n'allaient sûrement pas résister au froid. Cela m'a rendue un peu triste.

Heureusement, peu après, l'oiseau s'est enfin installé dans le nid, où il s'est mis à couver. Mais je me suis à nouveau inquiétée, car parfois il s'envolait et ne revenait que plusieurs heures plus tard. Peut-être s'était-il fait dévorer par un vilain matou ? Une explication moins pessimiste et plus plausible était que notre présence sur la terrasse l'effrayait sûrement. A partir de ce jour, j'ai fait tout mon possible pour ne pas le déranger. Mais parfois mon mari oubliait qu'il devait faire attention : il sortait sur la terrasse, effrayant l'oiseau qui abandonnait ses oeufs. Comme je lui avais reproché plusieurs fois son manque d'égards vis-à-vis de "mon" oiseau, il avait fini par prendre, comme moi, l'habitude de profiter de ses courtes absences pour aller, par exemple, arroser les fleurs ou cueillir du persil.

Normalement les mâles viennent nourrir les femelles dans le nid, mais il s'agissait apparemment d'une mère célibataire que le père avait lâchement abandonnée et elle devait donc subvenir seule à ses besoins. Nous n'allions sur la terrasse que quand nous y étions vraiment obligés et en attendant le moment propice, c'est-à-dire pendant ses repas. J'avais trop peur qu'elle n'ose plus revenir. Ainsi pendant environ un mois, nous avons dû déserter la terrasse et nous installer dans le jardin, assez loin du nid pour ne pas être ressentis comme une menace. Nous ne nous sentions plus chez nous. Cela commençait à agacer sérieusement mon mari.

Je continuais à photographier régulièrement le nid, dès que la maman s'absentait pendant quelques minutes. C'était plus facile et plus rapide que de prendre un escabeau pour voir s'il y avait du nouveau. Au bout d'une dizaine de jours, à la place des oeufs, j'ai vu deux oisillons avec de gros yeux et pas la moindre plume. L'un semblait plus gros que l'autre. C'était sûrement l'oeuf qui avait été pondu en premier. Ils étaient immobiles et j'ai eu peur qu'ils ne soient morts. Leurs corps inertes me faisaient penser à des poulets rôtis, à l'étalage d'un supermarché. Quelle déception ! J'aurais tant aimé voir ces petits oiseaux devenir grands et s'envoler.

Mes soupçons se sont confirmés quand le nid est resté silencieux, alors que j'aurais dû entendre de temps en temps des pépiements d'oisillons affamés. Pourtant la femelle semblait parfois leur donner à manger. Mais je n'entendais toujours aucun bruit et j'avais peur qu'elle s'obstine simplement à rester près d'eux, même si elle pouvait voir qu'ils n'étaient pas vivants.

Mais quand j'ai pris une nouvelle photo quelques jours plus tard, j'ai été très heureuse de voir qu'ils étaient bien vivants et qu'ils avaient poussé très vite.

Il m'a semblé toutefois qu'ils ne ressemblaient pas à des gobemouches. On aurait dit des petits de merle. Ceux-ci sont en effet marron et tachetés. Mon imagination s'est alors mise à galoper. Peut-être qu'un merle avait jeté les oeufs du gobemouches, comme le font les coucous et les avait remplacés par les siens ? Comment allait réagir la maman en voyant ses enfants devenir trois fois plus gros qu'elle ? J'ai repris mes recherches en ornithologie. Mon guide ne suffisant pas, je suis allée à la bibliothèque de Rødby où Jane, la gentille bibliothécaire, m'a prêté un gros livre sur le comportement des oiseaux. J'ai appris qu'il arrive que des merles pondent leurs oeufs dans un nid étranger, si leur propre nid a par exemple été détruit. Mais ils choisissent toujours le nid d'un autre merle, jamais celui d'une espèce différente. J'ai appris aussi que les jeunes gobemouches ont le plumage tacheté et plus foncé que celui des adultes. Il s'agissait donc bien de bébés gobemouches.

La maman est restée environ une semaine dans le nid. Je la voyais perchée de plus en plus haut, au fur et à mesure que les oisillons grandissaient. Je pense qu'ils ont fini par prendre trop de place, car un beau jour elle les a laissés seuls, le jour comme la nuit. Mais elle venait régulièrement leur apporter des insectes à manger. Je voyais maintenant deux petites têtes qui dépassaient du nid.

Le mâle avait fini par assumer son rôle de père. Il aidait maintenant la femelle à nourrir les petits. Tous les  deux protégeaient leur couvée et étaient très agressifs. Dès que j'ouvrais la porte de la terrasse, ils accouraient en poussant des cris affreux. Un jour, ils m'ont même attaquée. Ils m'ont foncé dessus comme des missiles à tête chercheuse. J'ai juste eu le temps de me réfugier dans la maison. Je me sentais ridicule d'avoir si peur de deux petits oiseaux. Mais ma crainte était en partie fondée : j'avais en effet entendu dire que, chaque année, des personnes faisant du jogging dans les bois, à proximité de nids d'oiseaux de proie, avaient été attaquées et blessées à la tête. Les petits gobemouches sont moins redoutables et ils voulaient, je pense, simplement m'intimider. Mon mari trouvait que j'étais ridicule d'avoir peur. Quand j'allais cueillir du persil, il me demandait goguenard : "Tu veux que je te couvre ?" comme si j'étais un personnage de film policier menacé par des hommes armés.

L'envol se faisant 12 ou 14 jours après l'éclosion, le moment approchait. En effet, un jour j'ai vu celui que j'avais surnommé "le grand frère" se dresser sur ses pattes et commencer à battre des ailes. Après quelques essais infructueux, il s'est tout à coup envolé. Sa maman qui, apparemment, l'avait observé comme moi, l'a rejoint et l'a escorté jusqu'à l'arbre le plus proche.

Quel drame pour le pauvre petit frère ! Il a piaillé toute la journée à vous fendre le coeur. Il était inconsolable, même si sa maman et son père continuaient à venir lui donner à manger. Il essayait de temps en temps de déployer ses ailes et de se dresser sur ses pattes. Mais celles-ci étaient flageolantes et il retombait à chaque fois au fond du nid. Le soir il a fini par se résigner et se coucher pour dormir. Cela a dû être très dur pour lui de ne pas sentir à côté de lui la présence réconfortante et la chaleur de son frère.  J'ai vraiment eu de la peine pour lui. Mais le lendemain, j'ai trouvé
le nid vide. Il avait réussi à aller rejoindre sa maman et son frère dans l'arbre.

Comme je ne voulais pas risquer un deuxième squat, j'ai enlevé la corbeille et nous avons retrouvé avec joie notre terrasse. Et l'on ne m'y reprendra plus. Je ne laisserai plus aucun oiseau investir la terrasse.


1 "Oiseaux des parcs et des jardins", Helga Hofmann, éd. Nathan 

Publié dans OISEAUX

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nathie01300 28/04/2015 10:32

Très belle histoire. Emotion et rire. Ton mari a été très patient.
Bises.